Mapuche – Caryl Férey

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Titre : Mapuche
Auteur : Caryl Férey
Editeur : Folio Policier
Nombre de pages : 549

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4ème de couverture
Rubén, fils du célèbre poète Calderón assassiné dans les geôles de la dictature argentine, est un rescapé de l’enfer. Trente ans plus tard, il se consacre à la recherche des disparus du régime de Videla. Quand sa route croise celle de Jana, une jeune sculptrice mapuche qui lui demande d’enquêter sur le meurtre de son amie Luz, la douleur et la colère les réunissent. Mais en Argentine hier comme aujourd’hui, il n’est jamais bon de poser trop de questions, les bourreaux et la mort rôdent toujours…

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Souvent un peu oublié de la littérature, l’Argentine a pourtant des histoires à raconter. Caryl Férey, auteur français très connu suite à des romans comme Zulu, Utu, Haka ou Maori nous revient pour nous plonger en plein coeur de l’Amérique Latine dans les noirceurs d’un pays qui a connu la dictature autour de deux personnages principaux très attachants : Ruben et Jana.

Nous sommes dans les années 2000 en Argentine où les traces de la dictature font encore souffrir des milliers de personnes. Comment revivre quand plus de 30 000 personnes ont été enlevés et ne sont jamais revenus? 15 000 personnes ont été fusillées. Très difficilement. Comme signe de protestation, des mères et des grands-mères de la place de Mai manifestaient dans le calme et la dignité et le font encore. Aujourd’hui encore, on ne sait pas où ont été « enterrés » ces disparus.

La dictature en Argentine (1976-1983) s’est inspiré du Processus de réorganisation nationale appliqué en Uruguay avec l’aide d’anciens allemands SS qui ont trouvé refuge dans le pays, d’anciens français de la guerre d’Algérie spécialisés en tortures ainsi que le soutien de l’église catholique et des Etats-Unis. Le prétexte de la lutte contre le communisme a plongé le pays dans la terreur. Afin d’enrayer la propagande de l’opposant, plus de 500 enfants en bas âges ont été enlevés et placer dans des familles proches du pouvoir. C’est dans les restes de cette période historique que Caryl Feréy plante le décors de son histoire.

Jana est une Mapuche, tribu presque éradiquer d’une part suite aux maladies qu’apportèrent des conquistadors et l’autre par la conversion au catholicisme qui se faisait par la force. Elle décide de quitter sa tribu pour aller développer ces connaissances artistiques dans la capitale Buenos Aires. Mais la crise économique est passée par là et la misère se retrouve partout. Par chance, après une longue période de galère, elle trouve une personne qui croit en son talent et lui met à disposition sa demeure pour qu’elle puisse créer. Sa meilleure amie est un travesti qui se prostitue pour le faire vivre avec sa mère.

Ruben lui est détective et recherche activement les victimes comme les tortionnaires de cette noire période. Il lui même été victime. Il a été enlevé lorsqu’il était jeune avec sa petite soeur. Son père, poète réputé a eu l’autorisation exceptionnelle d’aller à Paris pour parler de ces livres. Apprenant la nouvelle de l’enlèvement de ces enfants, il rentre direct au pays et sera cueilli par la junte dès la sortie de l’avion. Sa soeur et son père ne ressortiront jamais vivant du camp. Lui sera libéré et va peiner à retrouver un semblant de vie après ce qu’il a vu et vécut. Jamais il ne révèlera ce qu’il s’est passé dans ces murs pas plus à sa mère qu’à son entourage.

« Ruben vivait dans un fossé d’archives, de visages disparus, trop de poussières, de dossiers, de cadavres entre les pages et sur les murs, une cage d’où il regardait passer les femmes. Aucune ne s’était arrêtée très longtemps, ou il n’en avait retenu aucune, ce qui n’était pas la même chose mais qui, pour lui, revenait au même : Ruben se disait qu’à quarante sept ans c’était trop tard. Il n’attendait rien de particulier et sa solitude n’avait besoin de personne. Le temps des passantes était passé, la poésie de son père qu’il avait au bout des doigts ne lui servirait à rien, il était réduit au silence, au néant, les mots l’avaient trahi il y a longtemps, les étoiles s’en foutaient. »

Uniquement Jana connaîtra sa souffrance, une douleur profonde qu’elle connaît également. D’un baiser passionné, ils vont se lier à l’amour et à la vie avec toute la rage et la colère qui sommeillent en eux.

Ruben loucha légèrement, pour se rendre plus convaincant. Jana sourit enfant, en grand, les yeux comme des diamants. Et le monde changea de peau : elle aussi avait l’âme bleu...

Le chemin de ces êtres écorchés, Jana et Ruben, va se faire progressivement sans préméditation.Ils vont mener une enquête ensemble et découvrir une histoire incroyable qui mêle politique et Histoire. Suite à l’appel d’un des amis journalistes de Ruben, ce dernier lui annonce avoir été contacté par Maria Campallo, la fille d’un financier occulte du pouvoir qui avait des révélations à lui faire. Il décide de mener l’enquête sur sa disparition. Il va croiser Jana et son ami qui cherche de l’aide pour élucider le meurtre d’un travesti, Luz retrouvé noyé et émasculé dont la police se contrefout, du moins en apparence. Mais il se trouve que les meurtriers se sont trompés de travesti. C’est l’ami de Jana qu’ils veulent faire disparaître.

Mais pourquoi? La réponse se trouve dans l’estomac de la mère de son ami. De façon maladive, elle avalait des petites boulettes de papier. Un papier qui ne cachait rien de moins qu’une feuille avec les noms et détails de l’enlèvement de deux enfants pour être placé au coeur de vrais familles patriotes. Sur le document apparaît des noms que certains souhaitent qu’ils restent à jamais anonyme. L’enquête va les mener sur l’histoire de cette feuille et de ces hommes odieux. Attention, parfois certains moments sont assez durs. Il faut rappeler qu’à la suite de la dictature l’Etat a décidé d’amnistié tous les bourreaux et plus tard une loi interdit toutes poursuites judiciaires contre les criminels de guerre. Ce n’est qu’en 2003 après l’annulation de ces lois qu’entre 2005 et 2009 une soixante de personnes ont été condamnés. D’ailleurs, Videla est mort en prison.

Caryl Feréy n’a pas cessé de me tenir éveillé à la lecture du roman. J’ai du compléter avec des recherches sur internet pour mieux comprendre le contexte politique avec les noms de responsables de la junte. Certaines références sont exactes comme du prêtre Christian von Wernich, qui a été condamné est 2007 pour participation active aux interrogatoires dans lesquels la torture était utilisée. Et puis certains éléments sont de la pure fiction comme la gentille fin du roman où tout va bien dans le meilleur des mondes pour tous le monde. La fin me semble le seul petit détail dérangeant du roman, trop gentil et trop idéal. Mais peut-être que parfois dans la fiction il faut faire rentrer un peu de lumière dans la noirceur du monde.

Elena luttait parce qu’un pays sans vérité était un pays sans mémoire. 

Un excellent roman travaillé, documenté et passionnant. Difficile de laisser le livre de côté tant que je n’étais pas arrivée à la fin. On se trouve au coeur du pays où l’auteur nous parle avec talent aussi bien de la situation économique, sociale que des descriptions des paysages. Ici, il ne faut pas passer son chemin car une fois que vous aurez lu ce roman, jamais plus il ne vous quittera.

Le plus 
La bibliographie sélective à la fin du livre

Les Prix reçus
– Prix Landerneau Polar 2012
– Meilleur Polar français 2012 du magazine Lire

Merci à Folio pour cette découverte

Lu dans le cadre du challenge littérature d’Argentine 🙂